Je suis seule. Autour de moi, le noir absolu. Des spots découpent un rond de lumière au centre duquel je me tiens. Soudain, une voix.
– Mademoiselle, c’est à vous. Qu’allez vous nous interpréter ?
Je suis sur une scène, micro en main. Mon ventre est tendu par la peur. Un gigantesque sablier apparaît : la durée de ma prestation, j’imagine. A peine ai-je commencé à chanter que le sablier se vide, si rapidement que je n’ai pas le temps de sortir une note.
J’entends des rires et des huées, mon ventre n’est plus que douleur, la lumière des spots s’intensifient.
Et je me réveille… au bureau.
Un trombone est incrusté dans ma joue. J’essaie de raviver ma mémoire en regardant aux alentours quand mes douleurs de ventre se rappellent à moi. Je m’empare de la poubelle à mes pieds et je vomis.
Me voilà libérée d’un poids, les souvenirs commencent à refaire surface :
La fête au bureau pour le réveillon du jour de l’an. Un peu trop arrosée. Qu’est-ce qu’on a rigolé. Le karaoké. Timeo. Je ne m’en suis pas si mal sortie !
Je suis interrompue dans mes efforts par le bruit d’une notification sur mon téléphone. Où est ce fichu appareil? J’espère pas dans la poubelle. A cette idée, je retiens un nouveau haut-le-cœur.
Ah, le voilà, sous la pile du dossier Boltansky. Je me trompe ou il est bien plus épais qu’hier ?
Une nouvelle notification interrompt mes réflexions. Etonnant pour un 1er janvier. Sur l’écran d’accueil s’affiche alors des dizaines de messages :
Sydra pourriez-vous me rappeler ?
Sydra, rappelez-moi dès que vous aurez ce message
Sydra – Urgent – rappelez moi tout de suite.
Par tous les Dieux, vous allez rappeler oui !
Le cerveau encore embrumé, je m’apprête à rappeler puisque c’est ce qui m‘est instamment demandé. Que peut-il y avoir comme urgence un 1er janvier à 12h ?
Un appel entrant me coupe l’herbe sous le pied. La tête peu amène de mon chef s’affiche sur l’écran. Après une hésitation, je décroche.
– Pas trop tôt. Qu’est-ce qui s’est passé dans les locaux ? Un tremblement de terre ?
J’essaie de cadrer mon visage plus serré pour qu’il ne voit pas les corps de mes collègues endormis à même le sol.
– Une petite fête improvisée pour célébrer le passage à la nouvelle année… D’ailleurs, meilleurs vœux pour 2026, chef !
– Arrosée comment la fête ? Vous n’êtes pas au courant ?
Mon silence traduit mon ignorance. Mon chef enchaîne :
– On n’est pas en 2026, mais en 2062. Grâce à un petit plaisantin de votre équipe, j’imagine.
J’essaie de comprendre ce que j’entends.
– Vous dirigez bien le Bureau du temps Sydra ? C’est votre équipe qui est en charge du changement d’an, non ?
Sans lâcher mon téléphone, je me dirige au fond du bureau. J’enjambe mes collègues qui n’ont pas fini leur nuit – et quelle nuit- et j’ouvre le placard qui abrite la grosse horloge du Temps : horreur, elle indique bien 2062.
D’un coup, tout me revient : à 23h59 et 48 secondes, mon adjoint Horace commence à égrener les 12 coups de minuit. Je suis en train de finir mon duo avec Timeo, Time of my life. Il me soulève au-dessus de sa tête, mes yeux plongent longuement dans les siens. Ils sont comme aimantés. Le Temps s’arrête jusqu’à ce que Horace me hurle dans les oreilles
– Diiiiiiix, Sydra, ça va être à toi.
Soudain, je réalise l’urgence de la situation : je lâche le regard de Timeo et lui demande de me projeter au fond du bureau. J’atterris avec une pirouette devant l’horloge digitale sous les acclamations de mes collègues. Pressée par le temps, j’organise les petits bâtonnets pour composer la nouvelle année. Mais l’alcool, l’amour… et ma dyslexie n’ont pas dû aider et j’ai dû me mélanger les allumettes.

est devenu

Un tout petit bâton mal placé et c’est 36 années qui partent en fumée.
Est-ce que ça consolerait Boltansky de savoir que j’ai fini la nuit dans les bras de Timeo ? Et plus important, est-ce que ça me disculperait auprès de mon chef ?
– Ce dont je me souviens, monsieur, c’est qu’au 12e coup de minuit, alors que j’allais placer le dernier bâtonnet pour former 2026, le vent s’est levé soudainement et a déplacé in extremis le dernier bâtonnet. Je l’ai remis tout de suite, mais c’était sans doute trop tard. Il faudrait voir avec le bureau du Temps, Monsieur, celui qu’il fait, pas celui qui passe. Je crois que Zéphyr était de service hier.
– Ah, ça ne m’étonnerait pas de ce petit arriviste. Il devait préférer faire la fête qu’être concentré sur sa tâche. Il est très doué pour fricoter avec la hiérarchie, mais quand il s’agit de travailler, il n’y a plus personne. Merci Sydra, je prends la suite. Est-ce que vous pouvez rerégler l’horloge sur 2026 ?
– Je crains malheureusement qu’il n’y ait plus rien à faire Monsieur.
Soupir à l’autre bout du fil.
– Tant pis. Ce n’est pas pour ce que font les Humains du temps qu’on leur donne de toutes façons. Une petite ère glaciaire va arranger tout ça. Et ça va me permettre d’enterrer Zéphyr.
Il rit.
– Finalement, cette année 2062 commence sous les meilleurs auspices. Beau travail, Sydra, allez-vous reposer.
Je raccroche et retourne me glisser auprès de Timeo.
Et voilà, les enfants, comment j’ai rencontré votre père.
Camille Lacôte
Questions philosophiques à aborder
- Le Temps existe-t-il ?
- Y a-t-il de bonnes raisons de mentir ?
- Peut-on rattraper le temps perdu ?