Le jour qu’on n’attendait pas

Nina regarde son calendrier :
07h42 → pluie
08h52 → accident sur la route, détour (+4 min)
12h37 (+7min) → fin de la réunion → plus d’endives au jambon à la cantine, à remplacer par hachis parmentier.

Tous les événements sont prévus dans les moindres détails. Ceux de demain aussi. Ceux du mois suivant sont moins certains, mais le taux de fiabilité est quand même de 70% et sera affiné dans les prochains jours. Tout ça grâce à MARCEL, le Meilleur Artificiel Raisonnement Connu En Longtemps. En service depuis plus de 50 ans, il rend la vie plus facile à tous : on ne s’encombre plus inutilement d’un imper, par exemple.

Nina sort de chez elle et ouvre son parapluie. Tiens, il ne pleut pas. Elle a dû mal lire. En voiture, elle s’apprête à prendre le détour prévu mais aucun accident n’est signalé. Elle croise alors le regard apeuré d’un conducteur. 
Le midi, à la cantine, elle entend des cris : 
– Comment ça il reste des endives au jambon ?! Ce n’est pas possible ! 
La rumeur gronde. Nina attrape des bribes de conversation :
– Vous aussi, MARCEL vous a menti ? 
– Menti, je ne sais pas. Une erreur, peut-être. 
– Déjà ce matin, il ne pleuvait pas quand…

Soudain, tous les smartphones vibrent. Chacun s’interrompt pour lire un message identique : 

ALERTE Ce matin, un imprévu s’est produit : un citoyen n’a pas trouvé immédiatement sa 2e chaussette et a donc sorti son chien avec 1’32 de retard, entraînant des réactions en chaîne. MARCEL a dû recalculer en urgence les événements de votre journée. Les agendas seront remis à jour dans deux heures. 

Silence de mort dans la salle, bientôt suivi de sanglots et de cris étouffés : 
– Que va-t-on faire ? 
– Tout peut arriver dans les prochaines minutes… 
– Plus de hachis ? Catastrophe ! Pour quelle conséquence ? 

La panique gagne. MARCEL n’avait jamais commis d’erreur. Nina regarde ses collègues, paralysés par l’indécision. Elle est la première à se remettre en mouvement. Lentement, elle fait le tour des stands de la cantine, sourire aux lèvres. Elle opte pour une pizza. Électrisée par cette première décision, elle choisit du cake au lieu du yaourt prévu. 
Suivant son exemple, ses collègues remplissent leur plateau, les rires succèdent bientôt aux sanglots. A table, les discussions vont bon train. 
– Des années que je n’avais pas fait un choix. Ça fait quand même un peu peur.
– Oui, mais délicieusement peur, non ?

Deux heures après, nouvelle vibration unanime  : 
ALERTE Vos agendas ont été mis à jour. MARCEL vous prie de l’excuser pour la gêne occasionnée.

La journée se termine sans surprise, suivant scrupuleusement les prédictions de MARCEL. Sur l’agenda de Nina, une nouvelle réunion a été ajoutée le lendemain : 
Comité Surprise 
Pour commémorer cette journée, mettre en place tous les ans le jour de la surprise où MARCEL taira ses prévisions 2h durant. 

– Super idée. Merci MARCEL d’avoir planifié ça. Enfin, je crois.

Dans le bureau, deux collègues échangent un regard. Sans un mot, ils suppriment la réunion.
Après tout… c’est leur choix, non ?

Camille Lacôte

Le thème philosophique à aborder : la surprise

  • Qu’est-ce que MARCEL ? A quoi sert-il ?
  • Depuis la mise en service de MARCEL, il n’y a plus de surprises possibles. C’est quoi une surprise ? Donne une définition.
  • Une surprise, est-ce toujours une bonne chose ? Donne un exemple de bonne surprise, un exemple de mauvaise surprise.
  • Quelle(s) émotion(s) nous inspire-t-elle ?
  • Préfère-t-on savoir ou être surpris ?
  • Peut-on se préparer à une surprise ?
  • Une vie sans surprise est-elle possible ? Souhaitable ?

On pourra également traiter le thème du choix et de la place de la technologie dans nos vies.

D’autres récits philo

Cette année-là

Je suis seule. Autour de moi, le noir absolu. Des spots découpent un rond de lumière au centre duquel je me tiens. Soudain, une voix. 
– Mademoiselle, c’est à vous. Qu’allez vous nous interpréter ? 
Je suis sur une scène, micro en main. Mon ventre est tendu par la peur. Un gigantesque sablier apparaît : la durée de ma prestation, j’imagine. A peine ai-je commencé à chanter que le sablier se vide, si rapidement que je n’ai pas le temps de sortir une note. 
J’entends des rires et des huées, mon ventre n’est plus que douleur, la lumière des spots s’intensifient. 
Et je me réveille… au bureau.  

Un trombone est incrusté dans ma joue. J’essaie de raviver ma mémoire en regardant aux alentours quand mes douleurs de ventre se rappellent à moi. Je m’empare de la poubelle à mes pieds et je vomis. 
Me voilà libérée d’un poids, les souvenirs commencent à refaire surface : 
La fête au bureau pour le réveillon du jour de l’an. Un peu trop arrosée. Qu’est-ce qu’on a rigolé. Le karaoké. Timeo. Je ne m’en suis pas si mal sortie !
Je suis interrompue dans mes efforts par le bruit d’une notification sur mon téléphone. Où est ce fichu appareil? J’espère pas dans la poubelle. A cette idée, je retiens un nouveau haut-le-cœur. 
Ah, le voilà, sous la pile du dossier Boltansky. Je me trompe ou il est bien plus épais qu’hier ? 
Une nouvelle notification interrompt mes réflexions. Etonnant pour un 1er janvier. Sur l’écran d’accueil s’affiche alors des dizaines de messages : 

Sydra pourriez-vous me rappeler ?
Sydra, rappelez-moi dès que vous aurez ce message
Sydra – Urgent – rappelez moi tout de suite. 
Par tous les Dieux, vous allez rappeler oui ! 

Le cerveau encore embrumé, je m’apprête à rappeler puisque c’est ce qui m‘est instamment demandé. Que peut-il y avoir comme urgence un 1er janvier à 12h ? 
Un appel entrant me coupe l’herbe sous le pied. La tête peu amène de mon chef s’affiche sur l’écran. Après une hésitation, je décroche.
– Pas trop tôt. Qu’est-ce qui s’est passé dans les locaux ? Un tremblement de terre ? 
J’essaie de cadrer mon visage plus serré pour qu’il ne voit pas les corps de mes collègues endormis à même le sol. 
– Une petite fête improvisée pour célébrer le passage à la nouvelle année… D’ailleurs, meilleurs vœux pour 2026, chef !
– Arrosée comment la fête ? Vous n’êtes pas au courant ? 
Mon silence traduit mon ignorance. Mon chef enchaîne : 
– On n’est pas en 2026, mais en 2062. Grâce à un petit plaisantin de votre équipe, j’imagine. 
J’essaie de comprendre ce que j’entends. 
– Vous dirigez bien le Bureau du temps Sydra ?  C’est votre équipe qui est en charge du changement d’an, non ? 
Sans lâcher mon téléphone, je me dirige au fond du bureau. J’enjambe mes collègues qui n’ont pas fini leur nuit – et quelle nuit- et j’ouvre le placard qui abrite la grosse horloge du Temps : horreur, elle indique bien 2062.

D’un coup, tout me revient : à 23h59 et 48 secondes, mon adjoint Horace commence à égrener les 12 coups de minuit. Je suis en train de finir mon duo avec Timeo, Time of my life. Il me soulève au-dessus de sa tête, mes yeux plongent longuement dans les siens. Ils sont comme aimantés. Le Temps s’arrête jusqu’à ce que Horace me hurle dans les oreilles
 – Diiiiiiix, Sydra, ça va être à toi. 
Soudain, je réalise l’urgence de la situation : je lâche le regard de Timeo et lui demande de me projeter au fond du bureau. J’atterris avec une pirouette devant l’horloge digitale sous les acclamations de mes collègues. Pressée par le temps, j’organise les petits bâtonnets pour composer la nouvelle année. Mais l’alcool, l’amour… et ma dyslexie n’ont pas dû aider et j’ai dû me mélanger les allumettes.

est devenu

Un tout petit bâton mal placé et c’est 36 années qui partent en fumée. 
Est-ce que ça consolerait Boltansky de savoir que j’ai fini la nuit dans les bras de Timeo ? Et plus important, est-ce que ça me disculperait auprès de mon chef ? 
– Ce dont je me souviens, monsieur, c’est qu’au 12e coup de minuit, alors que j’allais placer le dernier bâtonnet pour former 2026, le vent s’est levé soudainement et a déplacé in extremis le dernier bâtonnet. Je l’ai remis tout de suite, mais c’était sans doute trop tard. Il faudrait voir avec le bureau du Temps, Monsieur, celui qu’il fait, pas celui qui passe. Je crois que Zéphyr était de service hier. 
– Ah, ça ne m’étonnerait pas de ce petit arriviste. Il devait préférer faire la fête qu’être concentré sur sa tâche. Il est très doué pour fricoter avec la hiérarchie, mais quand il s’agit de travailler, il n’y a plus personne. Merci Sydra, je prends la suite. Est-ce que vous pouvez rerégler l’horloge sur 2026 ? 
– Je crains malheureusement qu’il n’y ait plus rien à faire Monsieur. 
Soupir à l’autre bout du fil. 
– Tant pis. Ce n’est pas pour ce que font les Humains du temps qu’on leur donne de toutes façons. Une petite ère glaciaire va arranger tout ça. Et ça va me permettre d’enterrer Zéphyr.
Il rit. 
– Finalement, cette année 2062 commence sous les meilleurs auspices. Beau travail, Sydra, allez-vous reposer. 
Je raccroche et retourne me glisser auprès de Timeo. 

Et voilà, les enfants, comment j’ai rencontré votre père. 

Camille Lacôte

Questions philosophiques à aborder

  • Le Temps existe-t-il ?
  • Y a-t-il de bonnes raisons de mentir ?
  • Peut-on rattraper le temps perdu ?

D’autres récits philo

L’odyssée de Poupe

Aujourd’hui, Poupe le poulpe est très heureux… comme à chaque fois que son humain affiche un grand sourire. Il faut dire que c’est le jour où ils vont au parc d’attractions. Ça fait des semaines que  Nicolas lui en parle. 

Poupe ne sait pas trop ce que c’est un parc d’attractions, mais Nicolas lui a dit que c’était un endroit magique, où on ne faisait rien qu’à s’amuser. On peut lui faire confiance, on rigole toujours beaucoup  avec Nicolas. Heureusement, parce que Poupe  a un peu peur d’aller dans des endroits qu’il ne connaît pas. Nicolas aussi, croit-il, parce que c’est dans ces moments-là qu’il le serre fort dans ses bras. Poupe est tellement bien dans les bras de son humain, il sent si bon. 

Les voilà arrivés au parc, Nicolas n’avait pas menti : il y a des enfants qui rient et qui courent partout, une délicieuse odeur de bonbon qui flotte dans l’air et surtout le sourire de Nicolas qui met Poupe en joie. Le petit garçon saute d’un manège à l’autre, il ne sait pas par lequel commencer, il y en a tellement.

Il en enchaîne un, puis deux, puis trois. Bercé par les tours sans fin et le rire de son humain, Poupe s’endort. 

Il est réveillé par un souffle froid. Il cherche à se caler dans les bras de son ami pour se réchauffer. Mais Nicolas n’est plus là. Poupe gît par terre, sur le sol humide. La nuit tombe, il ne reconnaît rien. Il commence à avoir très peur : il ne sait pas où il est. Soudain, une gigantesque main apparaît, elle le soulève du sol et le jette dans un grand sac. Après quelques minutes dans un noir complet, le sac s’ouvre et la main le lance dans une grande malle remplie de vêtements et de doudous. 

  • Tiens, un nouveau, dit d’une grosse voix un vieux doudou à un seul œil.
  • Oh oui, c’est une drôle de boule… mais c’est quoi ces piques autour… Je sais, c’est un virus !  Mais si, vous savez, ceux qui donnent les maladies, dit un lapin tout défraîchi à qui il manque une oreille
  • Je ne suis pas un virus, s’énerve Poupe. Je suis un poulpe. Alors oui, il me manque des tentacules. Ils sont à la maison, ils sont juste décousus. Une fois, j’en ai perdu un dans la machine à laver, c’est la maman de Nicolas qui avait voulu m’y mettre. Et une autre fois, c’est cette peste de Camille qui avait essayé de m’arracher des bras de Nicolas. 
  • C’est qui, ce Nicolas dont tu n’arrêtes pas de parler, c’est ton humain ? demande le lapin. 
  • Oui, c’est mon meilleur ami, répond Poupe avec des larmes dans la voix. Il faut que je le retrouve, il va s’inquiéter, et je ne serai pas là pour le rassurer. 
  • Tu crois vraiment pouvoir sortir d’ici, interroge le lapin. Regarde comme les murs sont hauts. Mais ton humain viendra peut-être te chercher, c’est déjà arrivé… une fois. C’était un beau nounours tout neuf, vous vous rappelez, toute la famille était venue. 
  • Oui, mais il était entier, grogne le vieux doudou à un seul œil. Tu as vu dans quel état il est, lui, il est tout déchiré, comme nous. Puis s’adressant à Poupe, “si tu veux mon avis, ton humain s’est débarrassé de toi.” 
  • Général Doudou a peut-être raison, tu sais, reprend le lapin. Ici, il y a un tas de magasins, et j’ai vu beaucoup de parents d’humains en ressortir avec de nouveaux doudous, tout neufs, tout doux. Ils les offraient à leurs petits qui sautaient de joie. Et les parents en profitaient pour jeter le vieux doudou. 
  • C’est exactement ce qui m’est arrivé, dit une voix triste qui vient du fond du coffre, celle d’ un petit éléphant à la trompe décousue.
  • Mais non, Nicolas ne me ferait jamais ça, on est ensemble depuis si longtemps
  • Et bien voilà, dit Général Doudou. Ses parents doivent le trouver trop grand pour se promener avec un vieux morceau de tissu délavé.. 

Poupe ne veut plus rien entendre,  il creuse avec ses tentacules pour s’enfoncer dans la malle. Il a mal au ventre tout à coup : et s’ils avaient raison, si Nicolas ne voulait plus de lui ? Une petite larme se met à couler sur sa joue et son cœur se serre très fort. Il doit trouver un moyen de s’enfuir. Que va faire son humain sans lui : quand il aura peur… et pour s’endormir… Et lui, que va-t-il devenir sans son meilleur ami ? 

  • Je dois retrouver Nicolas, il a besoin de moi !

Ce n’est pas le moment de pleurer ! Il nage au milieu des vêtements pour revenir à la surface et regarde les murs qui l’entourent. Le lapin a raison, c’est vraiment haut. Il essaie une première fois de monter mais retombe bien vite à cause de ses bras manquants. Il recommence aussitôt : il s’accroche comme il peut, ça tire sur ses coutures, mais il tient bon… jusqu’à retomber une fois encore… et encore. Il refuse d’abandonner.  

Général Doudou est impressionné par ce poulpe têtu, il décide de l’aider. Il se met à crier des ordres à tous les doudous du coffre. 

  • Le poulpe a raison, on ne laisse jamais tomber un enfant, c’est écrit dans le code d’honneur des Doudous.  Et ce n’est pas un ou deux bras en moins qui vont, euh.., se mettre en travers de notre chemin. Messieurs-Dames, en ordre de bataille ! Poupe, nous allons t’aider.

Il s’empare d’un doudou long et plat, l’accroche à la manche d’un pull et le lance vers le haut du mur. Hourrah, il réussit à s’agripper, Poupe n’a plus qu’à remonter le long de la manche. 

Arrivé tout là-haut, il agite ses tentacules pour dire au revoir à ses nouveaux amis, et sans réfléchir, malgré la hauteur, il se lance dans le vide. Il n’a qu’une idée en tête, rejoindre Nicolas. Il gonfle son corps qui se transforme en parachute et replie ses tentacules sous lui en ressort pour amortir la chute. Il se précipite à la porte et se retrouve dehors. 

Où doit-il aller maintenant ? Le parc est si grand, il y a tellement d’humains… et de bruit. Il respire un grand coup et se concentre. Il entend au loin une musique, c’est celle du dernier manège qu’il a fait avec Nicolas, il décide de se laisser guider. Ça y est, le manège est en vue ! 

Il entend alors  une voix familière derrière lui, c’est la maman de Nicolas ! 

  • Qu’est-ce que tu fais là, toi, je pensais qu’on ne te reverrait plus. 

Elle le ramasse rapidement. Poupe se fige, il repense à ce que lui ont dit les autres doudous : et si les parents de son humain ne voulaient plus de lui ? Il regarde aux alentours, ne voit pas Nicolas mais une poubelle vers laquelle la maman se dirige. Poupe s’apprête à s’enfuir quand elle crie : 

  • Nicolas,  je l’ai retrouvé !  

Le petit garçon court vers elle et  arrache le poulpe des bras de sa mère. Il le  serre fort. 

  • Mon Poupe, j’ai eu tellement peur ! 

Le petit poulpe enroule ses tentacules autour des bras de Nicolas et respire profondément. Cette odeur lui a tellement manqué. 

  • Regarde maman, dis le petit garçon, je vais me servir de ses tentacules pour l’attacher solidement à moi. Je ne veux plus jamais le perdre, comment je ferais sans lui ? 

Le coeur de Poupe explose de bonheur, et il murmure en regardant son humain tendrement : 

  • Et moi, sans toi ?

Camille Lacôte

Thèmes philosophiques à aborder

  • C’est quoi un ami ?
  • Grandir
  • C’est quoi le courage ?

D’autres récits philo

La chenille qui ne voulait pas devenir papillon

Camille la chenille dévore une belle feuille bien grasse au bord du grand lac quand elle tombe nez à nez avec une grenouille. 

  • Alors Camille, on ne dit plus bonjour ? 
  • Heu… bonjour. On se connaît ? 
  • Tu ne me reconnais pas ? Ah, mais j’y suis, tu ne m’as pas vu depuis ma métamorphose. Oscar… le tétard ! Tu te souviens ? 

La grenouille bombe le torse et effectue quelques sauts devant une chenille qui n’en croit pas ses yeux. 

  • Oscar ? Impossible ! Tu es méconnaissable : ta forme, ta couleur…

La grenouille éclate de rire.

  • Eh oui, que veux-tu, c’est la vie, tous les têtards deviennent grenouille. Mais je trouve que j’ai plutôt gagné au change. 

Elle effectue un nouveau saut à une hauteur impressionnante avant de continuer : 

  • Et toi, d’ailleurs, c’est pour bientôt ta transformation ? 

Camille roule de gros yeux, horrifiée. 

  • Ma transformation, qu’est ce que tu racontes ? 
  • Tu n’es pas au courant : toutes les chenilles se transforment en papillons, tout le monde sait ça.
  • Quoi ? Mais non, jamais ! Je ne veux pas, tu m’entends, je suis très bien comme ça. 

Et la chenille s’enfuit ventre à terre. Aveuglée par les larmes, elle heurte violemment Axel l’axolotl, occupé à prendre un bain de soleil sur la rive, les doigts de pied en éventail. 

  • Et bien que t’arrive-t-il, tu as l’air bouleversé, lui demande la salamandre, en levant à peine la tête. 

Camille renifle et parvient à articuler : 

  • Je viens de croiser Oscar, tu sais, le têtard. Et bien maintenant, c’est une grenouille. Je ne l’ai pas reconnu. il dit qu’il s’est métamorphosé. Tu le crois, ça ? Et il dit que ça va aussi m’arriver. 
  • Tu vas te transformer en grenouille, demande Axel incrédule.
  • Non, en papillon ! Tu m’imagines, moi, avec une trompe, et deux grandes ailes, dans le ciel. Je vais me perdre, c’est trop grand. Et puis, je ne sais pas voler. Comment je saurai par où aller ? 
  • Oui, c’est complètement idiot, à quoi ça te servirait d’être un papillon ? Regarde moi, je suis le même depuis ma naissance : 4 belles pattes bien palmées, un visage lunaire, des branchies sur la tête, et je serai ainsi tout au long de ma vie. C’est comme ça depuis des générations. Et ce n’est pas près de changer, je te le dis ! D’ailleurs si tu veux bien, je dors toujours à cette heure-ci, et je préfère continuer de cette manière. 

Axel repose sa tête par terre et ferme les yeux. Camille regarde la salamandre qui restera éternellement jeune, et les sanglots la reprennent à l’idée de sa métamorphose prochaine. Attiré par le bruit, son grand ami Léon le caméléon s’approche doucement. Et pour calmer la chenille, il décide d’afficher des couleurs pastel.

  • Que t’arrive-t-il Camille 

La jeune chenille se jette dans ses pattes et lui raconte à nouveau son histoire. A la fin de son récit, elle tourne vers lui de grands yeux embués : 

  • qu’est-ce que je vais faire Léon ? 
  • et bien, tu vas te transformer. Mais souviens-toi la semaine dernière, tu avais tellement grandi après ce festin de feuilles que tu as été obligée de muer. Ton squelette était devenu trop petit, donc tu en as eu un autre. 
  • Ce n’est pas la même chose : mon nouveau squelette était exactement pareil, juste un peu plus grand. Si je me change en papillon, comment sauras-tu que c’est moi ?
  • Je te reconnaîtrai encore : tu sauras toujours aussi gentille ; tu aimeras toujours les sucreries, je parie. 
  • Mais je vais être obligée de changer de nom. Camille pour une chenille, ça colle, mais Camille, le papillon…

Léon éclate de rire et affiche soudain des couleurs plus vives.

  • Une chose qui ne changera pas, c’est que tu seras toujours aussi drôle ! Et tu rêveras toujours de voir le monde. Et en plus, tu pourras le faire. Tu imagines, tu pourras voler !
  • Tu as peut-être raison, peut-être que c’est pour le mieux. Merci Léon ! Pour nous remettre de nos émotions, je te propose un festin : j’ai repéré ce matin, une feuille énorme, on va se régaler.

Les deux amis se mettent en chemin. Camille mange tellement ce jour-là que dès le lendemain, elle forme sa chrysalide et entame sa métamorphose. 10 jours après en sort un papillon aux couleurs étincelantes, avec lesquelles Léon l’inséparable arrive parfaitement à s’accorder.

Camille Lacôte

Questions à poser à l’issue de la lecture :

  • Qu’est-ce qui fait peur à Camille ? 
  • As-tu déjà essayé de changer ton apparence ? Pourquoi ? 
  • Les autres t’ont-ils reconnu ? 
  • Peut-on changer autre chose que son apparence ? 
  • Renseigne-toi sur l’axolotl : qu’est-ce que le fait de ne jamais changer lui apporte ? 
  • Est-ce que Léon change quand il affiche des couleurs différentes? 
  • Est-ce qu’on change au cours de la vie ? Si oui, de quelle manière ? 
  • Suis-je le/la même à l’école et à la maison ? 
  • Suis-je le/la même à 2 ans, 6 ans, 14 ans, 30 ans, 50 ans, 100 ans ? 
  • Doit-on toujours être soi-même ? 
  • Peut-on changer qui on est ? 
  • Jusqu’où quelqu’un peut-il se transformer tout en restant lui-même ? 
  • Vieillir ou grandir, est-ce devenir quelqu’un d’autre ? 
  • La manière dont les autres te voient change-t-elle qui tu es ? 

Autre thème philosophique à aborder

  • Grandir

D’autres récits philo