Mot dit soit qui mal en use

Sa disparition du Sénat fut rendue publique le lendemain. Antoine Darnel fut dépêché sur l’affaire. Sorti premier de l’école des officiers, il avait intégré directement la PJ de Paris.

– Mon petit Darnel, lui dit le commandant, j’ai tout de suite pensé à toi. 

Et, accompagnant son discours d’un geste de la main, il continua : 

– Un marchepied direct vers une carrière brillante. Comme tu le mérites. A moins…

– A moins que quoi ? déglutit Antoine

– que tu te plantes ! Et dans ce cas…

Sa main tourbillonna vers le bas, comme un avion qui se crashe. Antoine pâlit. 

– Mais ça n’arrivera pas, je suis confiant.

– Si vous le dites, chef, bredouilla le jeune homme. 

Le jeune lieutenant repensait encore aux mots de son supérieur en sortant du RER, mais dès qu’il aperçut les grilles du jardin du Luxembourg, son horizon s’éclaircit et les souvenirs affluèrent. C’était là qu’il avait passé les plus beaux moments de sa courte existence… avec Colette notamment. Il ne put s’empêcher de rougir en apercevant la fontaine Médicis. Se reprenant, il se dirigea d’un pas décidé vers le Sénat :  il n’était pas là pour ressasser le passé, mais bien pour préparer son avenir.

En pénétrant dans le palais de Marie de Médicis, les dorures lui firent tourner la tête. Ce n’était pas le moment de flancher. 

– Première fois sous les ors de la République?

Il se retourna pour se retrouver face à une jeune femme solaire. Une apparition.

– Antoine Darnel ? Je suis Fabienne Tamard, la collaboratrice du sénateur Darmon. Suivez-moi s’il vous plaît.

Son ton ne souffrait pas de contradiction. Tant mieux, Antoine l’aurait suivie jusqu’au bout du monde. Ou la salle suivante, c’était bien aussi. Aux dorures s’ajoutaient ici des livres. Un nombre incalculable de livres. Et une coupole majestueuse. 

– C’est là, dit-elle, pointant du doigt la peinture de Delacroix.

– Qu’est-ce qui est là ? demanda Antoine.

– Enfin, ce n’est plus là, justement.

– Euh ? répond-il, perdu

– Savez-vous au moins pourquoi on vous a appelé, demanda Fabienne d’un ton sec, ne sachant pas si elle avait à faire à un Dupondt ou à un Dupin.

Il repensait à la main virevoltante de son chef et tenta : 

– Pour une disparition ? 

Il fit traîner la fin du mot tout en regardant intensément la jeune femme pour lire dans son esprit. Elle parut troublée.

– Oui, voilà. Vous voyez là, juste au-dessus?

– Je vois un trou. De forme hexagonale. 

– Précisément. C’est là que se trouvait l’Éloquence, représentée par Delacroix sous les traits d’un homme, euh, disons d’âge mûr, haranguant la foule.

– Alors, c’est plutôt l’OCBC que vous auriez  dû contacter.

Ce fut à Fabienne de lever un sourcil interrogateur.

– Pardon, l’office en chef du bureau… Euh… le service qui s’occupe du vol des œuvres d’art, quoi.

– Ah… d’accord. Non, non, ce n’est pas tant le vol du médaillon qui nous chagrine. Ce sont plutôt les conséquences que ce vol semble avoir eues. Suivez-moi.

Antoine ne se fit pas prier, impatient de continuer la visite. Cette fois, il admira un petit salon, rempli d’hommes élégamment vêtus et – comment l’avait formulé Fabienne – d’âge mûr.

– C’est celui qui dit qui y est. Et de toute façon, t’es qu’un nul. 

– Hé euh, toi-même d’abord !

Antoine lisait la détresse dans les yeux des deux hommes. Interloqué, il demanda :

– C’est la visite d’un Ehpad ? 

– Non, les conséquences dont je vous parlais.

– Je vous demande pardon?

– Je vous présente le sénateur Darmon. Depuis le vol de l’Éloquence, ses collègues et lui-même ont, comment dire, du mal à trouver leurs mots… Et en viennent de plus en plus aux maux.

Antoine regardait les 2 hommes qui commençaient à se pousser l’un l’autre, de plus en plus fort. Fabienne reprit : 

– On a gagné en temps de discours, c’est sûr, mais pas en crédibilité. Et voyez-vous, il y a une séance parlementaire très importante la semaine prochaine. Elle sera diffusée en direct devant un parterre de journalistes. Le peuple français ne peut pas voir ses sénateurs comme ça. Vous devez retrouver l’Éloquence.

Elle lui prit les mains et plongea ses yeux verts dans les siens : 

– Il en va de l’honneur de la France.

Perdu dans ces 2 grands lacs, Antoine peina à articuler : 

– C’est le seul médaillon qui a disparu ?

– Oui, heureusement, il reste la Philosophie, la Poésie et la Théologie.

– Poil au zizi ! ponctuèrent en chœur les sénateurs, éclatant d’un gros rire franc. 

***

Antoine quitta le palais du Luxembourg perplexe. Sa carrière, l’honneur de la France et la reconnaissance possiblement éternelle de Fabienne, c’était du très lourd.

En attendant que la PTS ait fait son travail, il errait dans le jardin. Le grand air avait toujours eu un effet bénéfique sur son cerveau. Que signifiait PTS, déjà? Tous ces sigles, c’était ridicule à la fin. Y réfléchir était un bon échauffement neuronal. 

Syndrome post-traumatique ? Non, pas celui-là. 

Paris, Trésor de la Science ? Pas mal mais douteux. 

Peut-être tout simplement Police Technique et scientifique.

Il allait pianoter sur son téléphone pour vérifier son intuition quand il percuta un vieux monsieur à la barbe – et aux sandales – antiques. Voyant chanceler le curieux personnage (même plus d’âge mûr, celui-là, quasiment blet), Antoine se confondit en excuses. L’homme lui répondit d’une voix sépulcrale :

– Toujours sur vos satanés engins. Ça ne regarde plus autour de soi. Feriez mieux de revenir aux sources, jeune homme L’être humain, depuis la nuit des temps, cherche des réponses. Faites-vous une fleur, et prenez la liberté de chercher du côté de l’Empereur. 

– Moi-même je cherche des réponses. Mais je ne suis pas sûr d’avoir saisi votre sybilline échappée.

– Étrange. Derrière votre élégant vocabulaire,  vous n’avez pas l’air bien futé. Je vais vous laisser le bénéfice du doute cependant. Les réponses que vous cherchez, vous les trouverez auprès de figures MYTHIQUES du quartier…

Devant le regard vide d’Antoine, l’homme s’agaça.

– Et si j’ajoute Castor et Collège de France ? Vous avez fait des études, non ?

– Oui, à deux pas d’ici, d’ailleurs, un Master de lettres à la Sorbonne…

Antoine fit volte-face pour pointer du doigt l’illustre bâtiment, mais quand il se retourna, le vieillard avait disparu.

– mais je ne vois pas le rappo… Et bien, où est-il passé ? C’est drôle, il ressemblait un peu au vieil homme du médaillon. 

Il continua à arpenter les allées du jardin, saluant Verlaine et Baudelaire, déclamant “L’amour est une rose, chaque pétale une illusion, chaque épine une réalité”. 

– Ca, c’est de l’éloquence ! Ah, ces sénateurs, ce n’est pas faute d’avoir des modèles devant eux…

Il s’arrêta brusquement : figures mythiques, avait dit le vieillard.  Et si les réponses se trouvaient dans les livres ?  Fleur, liberté… Mais oui, Sartre !

Et à haute voix : 

– Antoine, je crois que c’est l’heure de ton infusion.

***

Sorti par la rue de Tournon, il gagna rapidement le boulevard Saint-Germain et se retrouva à la terrasse du café de Flore.  

– Garçon, s’il vous plaît, où s’asseyait Sartre?

– Dis donc l’ami, vous vous croyez tout seul ? Mettez-vous où il y a de la place.

Pas le temps de débattre. Antoine lui colla sa carte de service sous le nez :  

– J’ai demandé où s’asseyait Sartre ? 

– Suivez-moi, lui répondit de mauvaise grâce le serveur.

Il lui indiqua une place, à l’intérieur. Quand Antoine alla pour se glisser sur la banquette, il trébucha et se rattrapa au mur. Il heurta alors une photo en noir et blanc. Des feuilles volantes s’échappèrent de derrière le cadre. Curieux, le jeune homme s’en saisit : des notes préparatoires à Qu’est-ce que la littérature ! Sartre y disait que la parole engage toujours celui qui parle. Et séduire par les mots n’a de sens que si cela révèle la vérité et ouvre à la liberté.

C’est vrai, rien de pire que ceux qui gâchaient leur talent à des fins malfaisantes. Séduire, oui, mais pas pour le sport ou le pouvoir. Comme dans ce livre, là. C’était quoi déjà ?

Il regarda son infusion pour essayer d’y trouver une réponse. Mais le vert éclatant de la tasse ne cessait de le ramener aux yeux de Fabienne. Et à sa voix, douce comme le miel de sa boisson. Un mot d’elle et il la suivrait définitivement au bout du monde. Antoine soupira : un mot pouvait-il vraiment tout faire basculer ? Vous faire succomber ? Vous manipuler ? Mais si, ce livre, il l’avait lu en première année pour essayer de comprendre quelque chose à ses cours de linguistique… La septième fonction du langage, voilà  !

Oui, avec le gars, là, qui se faisait renverser devant le Collège de France…  Roland Barthes ! 

Le Collège de France, encore une allusion faite par le vieillard. Ça ne pouvait plus être une coïncidence. 

– Il n’y  a pas que Sartre qui peut m’aider, Barthes aussi peut-être.

Il héla le serveur :

– Dites, Roland Barthes ne venait pas ici, par hasard?

– Ah, non, pour Barthes, c’est le Bonaparte plutôt, juste au coin de la rue. 

– Ahah, mais oui, l’Empereur !  Sacré vieux bonhomme.

Antoine sortit en courant en laissant un généreux pourboire. Une maigre avance sur la prime confortable qu’il allait sûrement toucher après résolution de l’enquête. Deux minutes après, il était au Bonaparte en train de fureter à la recherche d’un indice. 

– La langue est fasciste, voilà la vérité !  Parce que “le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire”.

Antoine se figea, frappé par la formule qui venait d’être prononcée par une étudiante. Son amie la regardait avec admiration.

– Mais t’as trop raison. Tu viens de trouver ça ?  

– Ouais, enfin je l’ai peut-être lu. 

De sa poche dépassait Leçon dudit Roland Barthes. Elle continuait : 

– Le langage ne doit pas servir qu’à communiquer, tu vois, il doit servir  à construire le rapport avec l’autre, à nous construire dans le monde. 

– Mais tellement…

Antoine en avait assez entendu. Quand il allait présenter son hypothèse à Fabienne, il se garderait bien de lui dire que l’esprit de Sartre et de Barthes étaient venus la lui  souffler. Peut-être que les sénateurs devaient tout simplement mieux user du langage. Ils devaient le bichonner, l’utiliser pour expliquer à leurs électeurs la vérité dans toute sa complexité. Justement parce qu’ils avaient le pouvoir des mots, ils ne devaient plus user de formules toutes faites à des fins électorales ou dans de vaines  joutes verbales . 

Il était si excité qu’en remontant la rue de Rennes il percuta à nouveau le vieillard.

– Encore vous!

– Je pourrais vous retourner le compliment, lui dit l’homme. Je vois que vous êtes moins bête que vous en avez l’air.

– Excusez-moi?

Il continua son chemin. Antoine chercha à le rattraper mais se prit les pieds dans quelque chose.  Par terre gisait un médaillon de forme hexagonale. Il avait retrouvé l’Éloquence ! Au dos était écrit “premier avertissement, faites passer le mot”. 

Il ramassa la peinture et fila en trombe jusqu’au Luxembourg. Il n’avait plus simplement une théorie à présenter à Fabienne, il avait retrouvé le médaillon !

Alors, oui, il allait devoir expliquer aux sénateurs comment il était en sa possession et surtout qu’ils devaient utiliser leur pouvoir à meilleur escient. Mais pour le moment, rien ne comptait d’autre que de plonger dans deux grands lacs verts. 

Fabienne contemplait l’Effort quand il passa les grilles du jardin. Comme si elle avait sentit sa présence, elle se détourna immédiatement de la statue et l’aperçut. Le temps s’arrêta. Ils se regardèrent longuement malgré la distance. 

Antoine finit par brandir l’Éloquence devant lui. Il lut d’abord la surprise dans son regard puis l’admiration. Ils se dirigèrent l’un vers l’autre, lentement, slalomant entre la foule. Ils ne voyaient personne d’autre qu’eux. 

Enfin, ils furent à portée de voix. Antoine s’apprêtait à se lancer dans de grandes explications quand elle lui fit signe de se taire. Elle l’embrassa. 

Parfois, les mots sont inutiles.

Le thème philosophique à aborder : le langage

  • Notez les réactions d’Antoine quand
    • son chef lui parle
    • Fabienne lui parle
    • le vieil homme lui parle
    • Sartre et Barthes lui parlent
  • Diriez-vous que les mots ont un pouvoir ?
  • Comment le maîtriser ?
  • Et quand Fabienne ne lui parle pas, quelle est la réaction d’Antoine ?
  • Peut-on tout dire avec des mots ?
  • Et a contrario, peut-on parler pour ne rien dire ?
  • Les mots peuvent-ils nous trahir ? Comment ?
  • Peut-on dire ce qu’on pense si on n’a pas les mots pour le dire ?
  • A quoi sert le langage ?

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