Bozinsky venait de boucler une nouvelle enquête et s’apprêtait à rentrer chez elle prendre un repos bien mérité. En rangeant ses affaires, elle jeta un coup d’œil à l’assistant de la commissaire divisionnaire : serait-il prêt à soutenir tous les arguments qu’il mettait en avant dans sa petite chemise cintrée ? Il faudrait vraiment qu’elle s’en assure lors d’un dîner. Resto chic, quelques coupettes, ça ne devait pas être trop difficile de lui faire tourner la tête à celui- là.
– Lieutenant?
Ah, il était prêt à faire le premier pas ? Beau gosse et du caractère, ça promettait.
– Oui, Julio?
– Je suis désolé, vous devez sûrement être fatiguée après avoir mis la bande des mantes lazuli sous clé.
Il la regardait avec ses grands yeux de faon effarouché, tout en mordillant suggestivement son stylo.
– La fatigue, connais pas mon petit : vas-y, qu’est-ce que tu voulais me demander?
– La commissaire souhaiterait vous voir. Maintenant. Elle dit que ça ne peut pas attendre.
– Que peut-il y avoir de plus urgent que la finale du Super Bowl? J’allais justement rentrer chez moi pour la regarder tranquillement, en sirotant quelques bières. Faites moi plaisir, Julio caro, dites lui que vous ne m’avez pas vu.
Bozinsky n’eut pas le temps de finir son clin d’œil : la porte de la commissaire s’ouvrit brusquement et alla claquer contre le mur. Dans l’encadrement se dressait une petite femme à la coiffure impeccable, moulée dans son uniforme.
– Justement, Bozinsky, si vous voulez que la finale ait lieu, on va avoir besoin de vous. Et quand je dis on, je parle des Etats-Unis d’Amérique.
***
Quelques minutes plus tard, Bozinsky était assise dans un confortable fauteuil club dans le bureau de la commissaire, sirotant un whisky 10 ans d’âge. Sec. Toujours sec. Sa supérieure venait de finir de la briefer.
– Si je résume, donc, une bande de terroristes a piégé le stade. Ils vous ont prévenus que les joueurs et les spectateurs allaient être réduits en poussière mais sans préciser où la bombe était localisée ?
– Bien résumé, Bozinsky.
– Et bien, rien de plus simple : on évacue le stade, on le boucle, on envoie les chiens demain et je rentre chez moi tout de suite dormir 24 heures d’affilée pour rattraper mon sommeil en retard.
– On ne rattrape jamais une dette de sommeil, vous devriez savoir ça. Et puis de toute façon, ce n’est pas possible.
– Ah bon. Et d’après qui, si je peux me permettre?
Elle toisait sa supérieure et s’apprêtait à finir son verre cul sec.
– D’après la Présidente des Etats-Unis.
Bozinsky s’arrêta dans son geste. La commissaire continua.
– Elle doit assister à la finale dans les gradins ce soir et refuse que le match soit décalé. Elle est furieuse, et pas parce que sa seule soirée libre de l’année est gâchée.
– Pourtant, on serait deux.
Elle porta à nouveau le verre à ses lèvres quand, cette fois, ce fut sa supérieure qui l’arrêta. Elle la regarda droit dans les yeux :
– Elle ne veut pas se laisser dicter sa conduite par une bande de terroristes. Vous pouvez comprendre ça, je pense. « Ces ordures ne peuvent pas toucher à un des symboles de l’Amérique. Pourquoi ne pas les laisser décapiter la statue de la Liberté tant qu’on y est ? Je ne les laisserai pas faire. » Ce sont ses propres mots.
– Ouais, en attendant, c’est pas elle qui va se coltiner le sale boulot, murmura Bozinsky.
– Plaît-il, lieutenant?
– Rien, commissaire. Je me mets en route.
– J’aime mieux ça. Bien entendu, personne au stade n’est au courant, l’info est top secrète. Nous ne voulons pas créer la panique.
– Ok… C’est quoi le plan alors, si je ne peux pas circuler où je veux ?
– Je n’ai jamais dit ça. Un des joueurs, Murphy Cooper, a été informé de la situation. C’est lui qui connaît le mieux les lieux. Vous vous ferez passer pour sa sœur ou une amie du lycée. La couverture parfaite pour aller où vous voulez.
Les yeux de Bozinsky s’illuminèrent :
– Murphy Cooper, le quarterback des Seattle Seahawks. Wahou, joli petit lot, celui-là. Je ne serais pas contre un petit Touchdown de sa part, si vous voyez ce que je veux dire…
Les deux femmes partirent d’un rire franc. Alors que Bozinsky s’apprêtait à franchir la porte, la commissaire l’arrêta.
– Finissez votre verre, vous en aurez besoin.
Puis, solennelle:
– Bozinsky, la Présidente compte sur vous. Et le pays aussi.
La lieutenante redevint sérieuse, hocha la tête d’un air décidé et fit le salut militaire.
– Je ne vous décevrai pas, chef.
Elle quitta le bureau, sous les yeux perçants de sa supérieure.
***
Il ne lui fallut pas plus de 10 minutes pour traverser la ville au volant de sa Gran Torino. Au prix de quelques frayeurs des pigeons… et des passants. Mais la sécurité nationale avant tout.
Cooper l’attendait devant le stade. Son pantalon ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination quant à la musculature de ses cuisses. Le haut, en revanche, était plus discret.
– Madame Bozinsky, l’interpella Cooper.
Elle le toisa, mi-agacée, mi-attendrie :
– Alors, je sais que tu n’es pas un pro mais, si je suis censée être une vieille amie, ou ta soeur, le Madame est en trop, non ? Tu peux m’appeler Boz, Murph.
Elle accompagna sa proposition d’une petite pichenette sous le menton. Murphy baissa les yeux et rougit.
– D’accord, Madame. Euh, Boz.
– Bon, on a combien de temps avant le match?
– 2 bonnes heures. Mais on doit quand même fouiller 10 000 m2.
– T’inquiète, petit, c’est plus de temps qu’il ne m’en faut.
Elle lui décocha un sourire éclatant et poursuivit :
– Alors, si tu étais un terroriste, où est-ce que tu cacherais une bombe ?
– Je ne sais même pas à quoi ça ressemble. C’est gros?
– “Mignon, mais il n’a pas inventé l’eau tiède”, pensa Boz. « Remarque, c’est pas ce qu’on lui demande”
Et plus fort :
– A ton avis, mon chou, pour faire sauter tout un stade ? Un indice: c’est plus gros qu’une micropuce et plus petit qu’un tracteur.
Elle éclata de rire. Murphy, lui, ne souriait même pas. Il lui répondit d’un ton glaçant :
– Si vous pouviez éviter de m’appeler mon chou… Murphy, ça ira très bien. Et je suggère qu’on commence par les vestiaires.
Vexée par le ton qu’il avait employé pour lui répondre, Bozinsky redevient sérieuse :
– Ok, Murphy. (elle insista sur la dernière syllabe). Je vous suis.
Dans les vestiaires, il n’y avait rien à voir. Si on excepte une dizaine d’hommes en petite tenue, en train de s’échauffer pour le match le plus important de l’année. Murphy eut bien du mal à sortir Boz de là, le lieutenant proposant des fouilles à tous ceux qu’elle croisait.
– Dites, Lieutenant (Murphy décomposa soigneusement le mot), je vous rappelle que vous êtes censée être ma plus vieille amie, et pas une perverse aux mains baladeuses. Et accessoirement, on a une bombe à trouver dans – il regarda sa montre – moins d’une heure maintenant. Ce n’est pas en reluquant tous les membres de l’équipe que vous allez y arriver.
– Écoutez, sans vouloir vous vexer, je ne pense pas qu’un quarterback ait quoi que ce soit à m’apprendre sur mon métier de policier. Je prends la température des suspects et je vérifie que personne n’ait un comportement louche. Et là, je pense pouvoir dire que vos partenaires sont ok. On continue?
Murphy marmonna :
– C’est ça oui.
Et plus fort :
– Peut-être pourrions-nous visiter la cabine des commentateurs TV. C’est rempli d’objets technologiques là-dedans. Si je cherchais à cacher une bombe, c’est sûrement là que je le ferai. Vous savez, comme la lettre volée d’Edgar Poe.
– Ah, mais c’est peut-être toi que je devrais fouiller, lui dit Boz avec un œil lubrique. Tu as l’air de t’y connaître en fait.
Le quarterback leva les yeux au ciel et se mit rapidement en route. Au pied des escaliers, il demanda au lieutenant de le précéder. Pas question de se faire lorgner par cette obsédée.
***
La cabine réservée à la presse était une pièce spacieuse, très lumineuse grâce à ses nombreuses baies vitrées. On y avait une parfaite vision du terrain et des gradins qui commençaient à se remplir.
– Quelle vue! s’exclama Boz. Mieux que mon petit poste de télé.
– Et bien, ça va peut-être vous motiver pour trouver cette fichue bombe. Je suis sûr que si le match peut avoir lieu, vous aurez le droit de le regarder ici, aux côtés des commentateurs.
– Eh, Murphy. Votre ton ne me plaît pas beaucoup.
– Désolé, moi, c’est votre attitude qui ne me plaît pas. On me dit que je vais devoir assister l’élite de la police. Et on m’envoie une vieille flic libidineuse. Vous savez combien j’ai travaillé pour être sélectionné ce soir ? C’est le match de ma vie ! Je ne sais pas ce que je ferai si je ne peux pas jouer.
Et d’un ton triste :
– Gardez-le pour vous, mais mon genou n’est plus en si bon état. C’est sans doute le dernier match de ma carrière.
Murphy se tenait maintenant dos à Boz. Sans doute pour qu’elle n’aperçoive pas ce petit scintillement au coin de son œil. Elle lui mit la main sur l’épaule.
– Je suis désolée, Murphy, je ne pouvais pas imaginer. Mais regardez moi dans les yeux: je vous promets, vous m’entendez, je vous promets, qu’on va désamorcer cette bombe et retrouver les salopardes qui l’ont mise là.
Elle acheva sa tirade en lui tendant une main qu’il saisit et serra dans une poignée féminile.
– Bon, c’est pas tout ça, mais on a une bombe à dénicher. Vous me demandiez tout à l’heure, quelle taille ça pouvait avoir. Je dirais que pour détruire tout un stade, il faudrait mettre des relais sous chaque gradin, mais il y a certainement un détonateur centralisé qui doit faire la taille d’une valise cabine. Avec tous ces placards et ces boutons, cette pièce est certainement la meilleure planque. Bien vu ! Sans compter que l’endroit est central. Vous n’êtes pas seulement bien fait de votre personne. Comme on dit, mens sane in corpore sano.
Murphy la regarda avec étonnement. Elle continua :
– Et oui, je parle un peu latin à mes heures perdues.
Elle rit. Il répliqua :
– Je vois que vous aussi, vous avez davantage à offrir qu’un joli minois.
Contre toute attente, ce fut à Boz de rosir légèrement. Mais elle se reprit:
– Occupez vous de ce côté-ci pendant que je fouille par là.
Une dizaine de minutes après, Murph rompit le silence avec une voix tremblante :
– A quoi ça ressemble un détonateur?
– Difficile à dire, il y en a de plusieurs sortes.
– Ça pourrait être un boîtier avec des fils rouge, bleu et vert ? Et un minuteur, par exemple ?
– Oui, parfaite description. Comment vous savez ?
– Parce que j’en ai un juste sous les yeux ! Vous voulez venir voir ?
Boz traversa la pièce en courant et rejoint un Murphy blème.
– Poussez-vous, je vais regarder de plus près.
– Je ne suis pas sûr de pouvoir. En ouvrant le placard, je crois que j’ai par mégarde appuyé sur un bouton, et, le chrono qui était à 90 minutes est passé à 90 secondes.
– Oups, c’est pas bon ça. Je retire ce que j’ai dit. Finalement, vous êtes quand même un peu idiot. Sûrement pour ne pas me donner trop de complexes, c’est gentil.
Murphy parvint à sourire :
– Moi, je ne retire pas ce que j’ai dit : vous avez vraiment un joli minois. Et je n’aimerais pas qu’il soit abîmé par cette méchante bombe. Partez, Boz, vous avez encore le temps de faire évacuer le stade et de sauver votre vie. De toute façon, je n’étais pas trop sûr de ce que j’allais faire de la mienne. Sauver des milliers de vie, c’est pas si mal comme fin.
Boz le regarda intensément :
– Je vous l’interdis, vous m’entendez. Pour une fois que j’ai un assistant sur une affaire, je refuse de le perdre. Et puis comment j’embaucherai après ?
« Recherche assistant. Préc. disp. dans expl. »
– Vous imaginez l’annonce ?
Murphy souriait franchement maintenant pendant que Boz examinait le détonateur.
– Bleu, rouge ou vert, c’est quoi votre couleur préférée, Murph? Dépêchez-vous, vous n’avez plus que 60 secondes pour vous confier. Et si on s’en sort, je vous dirai quelque chose que je n’ai jamais dit à personne.
– Vous allez parier votre vie sur ma couleur préférée ? Mais vous êtes complètement folle !
Murphy la regardait en souriant.
– Mais j’aime bien ça chez une femme. Bleu.
– Alors, vous allez être servi avec moi.
Boz sortit un coupe-ongle de sa poche et coupa le fil bleu. Le minuteur s’arrêta sur une seconde.
Murphy souffla un grand coup.
– Heureusement que j’aime le bleu. Et dire que ma mère m’habillait toujours en rouge quand j’étais petit…
– J’étais sûre que c’était bleu, c’est votre style, ça va avec la couleur de vos yeux. Mais quoi que vous m’ayez dit, j’aurais coupé le fil bleu. Je connais ce modèle de détonateur.
Il la regarda, surpris.
– Ben quoi, vous croyiez vraiment que j’allais jouer ma vie sur un hasard ?
– Quoi? Mais pourquoi avez..
– Pour rajouter un peu d’adrénaline.
Elle éclata de rire. Puis, ils se regardèrent dans les yeux. Le silence se fit. Ils approchaient lentement leur visage l’un de l’autre quand la porte s’ouvrit violemment.
Une femme toute habillée de noire, lunettes compris, entra et interpella Boz.
– Lieutenante, la Présidente veut vous voir
– Nous arrivons.
– Elle a bien spécifié qu’elle n’attendait qu’une personne.
Gêné, Murphy répondit.
– Allez-y, Boz. De toute façon, je dois me préparer. J’ai un dernier match à jouer ce soir.
Boz suivit la femme en noir alors que le quaterback se rendait dans les vestiaires.
La Présidente était déjà installée dans la loge d’honneur, au téléphone, quand Boz se retrouva face à elle.
– Beau travail, lieutenant, dit-elle en raccrochant. Je viens d’avoir le FBI, la bande de terroristes vient d’être arrêtée alors qu’elles essayaient de fuir le pays. Vous n’avez pas seulement sauvé votre pays ce soir, Bozinzky, vous avez sauvé la liberté.
Elle lui serra l’épaule avec émotion.
– Merci Madame la Présidente. Je n’aurai jamais pu réussir toute seule. Murphy Cooper m’a beaucoup aidée.
– Le quarterback ? Intéressant.
– A ce propos Madame la Présidente, je peux vous demander quelque chose?
***
Ce soir-là, les Seattle Seahawks écrasèrent leurs adversaires et remportèrent haut la main la finale du superbowl. Murphy Cooper, le quarterback, se distingua par de nombreuses belles actions. Et comme prévu, à la fin du match, il annonça son départ à la retraite, sous les pleurs de ses fans. Boz l’attendait à la sortie des vestiaires avec un énorme bouquet de fleurs.
– Bravo Murphy, il vous a fallu un sacré courage ce soir. Et je ne parle pas du détonateur.
Ils rirent. Boz lui indiqua de la tête une femme habillée de noir qui attendait un peu plus loin.
– Y a quelqu’un qui veut vous voir. On se retrouve après.
Elle se dirigeait vers la sortie quand Murphy la héla:
– Au fait, vous vous souvenez, vous deviez me confier quelque chose que vous n’aviez jamais dit à personne si on s’en sortait.
– Ah oui, attendez je vais de ce pas me faire écraser par une voiture
– Allez c’est pas du jeu !
– Bon ok…
Et d’une voix très faible, les yeux baissés
– Je m’appelle Barbie.
– Pardon?
Elle releva la tête. Ses joues avaient à nouveau rosi. Elle dit plus fort, en le regardant dans les yeux, cette fois :
– Je m’appelle Barbie. Barbie Bozinsky.
Silence. Murphy ne savait pas comment réagir, entre le rire et la gêne.
– Je te préviens, si tu ris ou si tu le répètes à quelqu’un, je te promets que…
Murphy l’interrompit en lui prenant la main:
– Mon deuxième prénom, c’est Ken…
Camille Lacôte
Le thème philosophique à aborder : les filles et les garçons
- Avez-vous été surpris de découvrir que Boz était une femme ? Pourquoi ?
- Avez-vous été surpris par certains de ses propos ? De ses actes ?
- Est-ce que vous diriez que Boz agit plutôt comme un homme ?
- Est-ce qu’il y a des choses que les garçons font et pas les filles ?
- Est-ce qu’il y a des choses que les filles font et pas les garçons ?
- Un homme, c’est utile à quoi ? Et une femme ?
- Y a-t-il des jeux plutôt pour filles et des jeux plutôt pour garçons ? Des sports ? Des métiers ?
- Est-ce que ça veut dire que les filles sont meilleures que les garçons ou les garçons meilleurs que les filles ?
- Les filles et les garçons ont-ils la même valeur ?
- Est-ce que les différences que vous avez listées entre filles et garçons sont toujours vraies ? Souvent vraies ? Parfois vraies ? Jamais vraies ?
- Quelle est la différence entre toujours et souvent ?
- Sais-tu ce qu’est un préjugé ?
- Si qqn dit à un garçon, tu es un garçon, donc tu dois faire du foot, doit-il obéir ?
- Si qqn dit à une fille, tu es une fille, donc tu dois faire de la corde à sauter, doit-elle obéir ?
- Doit-on toujours faire ce que l’on attend de nous ?
- Est-ce que toutes les filles sont pareilles ?
- Est-ce que tous les garçons sont pareils ?
- Est ce que quand on rencontre qqn, on peut savoir à l’avance ce qu’elle aime en raison de son appartenance à un sexe ?
- Est-ce parce qu’on est différents qu’on est inégaux ?