Ca s’tente ? C’était un matin brumeux lorsque je suis tombée sur… Satan. Du moins cherchait-il à se faire passer pour lui. L’homme s’approche de moi et m’assène tout à trac : – Bonjour Camille, pas trop fatiguée ? S’il y a une chose qu’il faut savoir sur moi, c’est que je suis quelqu’un(e) de très ouverte à la discussion, même avec les inconnus. J’aime arpenter la cité et provoquer le dialogue avec les quidams que je rencontre. Voyez-vous, je suis une sorte de Socrate moderne, une ferrailleuse de l’esprit, une sage-femme de la pensée… mais aussi une indécrottable rationaliste. Alors je doute. Partout. Tout le temps. Intriguée, je rétorque à cet individu, ma foi, très élégant bien que disgracieux de traits : – On se connaît ? – Tout le monde me connaît sans pour autant m’avoir toujours rencontré. Il avait prononcé ces paroles sur un ton énigmatique.Euh… type de dragueur de bas étage ou c’fin xénophile qui hante le quartier ? Je l’interroge : – Et vous êtes ? Ce disant, je passe en revue des visages dans mon esprit, cherchant une correspondance. – Certains m’appellent Lucifer, d’autres Belzébuth ou encore Méphistophélès. Et, à ce moment, ce que je comprends c’est : “Certains m’appellent Lucie Fer, d’autres Belle The Butt ou encore Mes fils Stophélès” Une deuxième chose qu’il faut savoir sur moi, c’est que mon esprit est en permanente ébullition, je fais des hypothèses sur tous les sens que les mots qui se présentent à moi peuvent avoir. Résultat : il m’arrive – souvent – de buguer. Par exemple, là, je me dis que c’est un homme qui se tient devant moi donc Lucie ou la Belle me semblent incohérents. Et il est seul donc je ne vois pas comment il peut être “les fils” d’un inconnu grec à lui tout seul. Devant mon air sans doute ahuri, il enchaîne, dépité : – Enfin, Satan, quoi, je suis Satan. – Tiens donc, réponds-je aussitôt persuadée d’être tombée sur un doux dingue qu’il ne faut pas contrarier. – Tu n’as l’air ni étonnée, ni apeurée. Contrairement à lui, pensé-je. – Diantre, c’est que, sans vous vexer, vous n’ avez pas l’air bien diabolique. Où sont vos cornes et vos sabots ? Et vous êtes bien pâle pour un démon. Et si j’osais, je vous dirais même que vous êtes un brin vilain. Or, ne parle-t-on pas de la beauté du Diable ? L’homme est pris d’un hoquet. Vexé, peut-être, je le vois rougir. Mais pas encore assez. – Relis Dante, mon amie, il écrit bien que le diable a trois visages. Et j’étais d’humeur à arborer celui-ci. Sinon… Il fouille dans son costume Trois-pièces et commence à en sortir un épais rouleau. – …je voulais te proposer… – Doucement, doucement. . Puis-je émettre une autre objection ? Il s’arrête dans son geste et grimace : – Je t’en prie. – Désolée, j’aime bien comprendre. Ça agace souvent les gens, mais on ne se refait pas que voulez-vous. Je ne peux m’empêcher de remarquer que vous êtes extrêmement bien habillé…. A ses mots, il se rengorge. – Et pourtant, vos chaussures ont une petite tache. Il suit des yeux le doigt accusateur que je pointe sur la trace de boue située sur son pied droit. Je continue – Et j’ai toujours entendu dire que le diable était dans les détails. Je souris, persuadée qu’il ne pourra pas contrer ce nouvel argument. – Non, mais je… J’ai été éclaboussé, il y a 2 minutes, là, par cet enfant qui a sauté dans la flaque. – A-ha… Ce qui m’amène à mon troisième argument. Il tient son rouleau serré dans sa main, et dit, d’un ton franchement désagréable cette fois : – Quoi encore ? – Nous sommes le 15 novembre, si je ne m’abuse…. – Oui, et ? – Si je regarde mon dictionnaire de champs sémantiques, Et là, je sors mon smartphone pour lui montrer que je ne suis pas un sophiste de basse extraction, je vois que le Diable est souvent associé à : premièrement, la chaleur – j’aurais donc compris votre apparition cet été, ce ne sont pas les jours de canicule qui ont manqué – mais là il fait un petit 5°, frisquet vous en conviendrez ; deuxièmement le désespoir, le malheur – j’aurais donc compris que vous soyez là le jour de la rentrée, mais là ce n’est même pas le retour des petites vacances ; et troisièmement, car il faut toujours un troisièmement pour une démonstration digne de ce nom, la mort – or Halloween et la Toussaint sont passés. Donc vous n’avez rien à faire là, donc vous ne pouvez pas être le Diable. CQFD. Je le regarde, goguenarde. Je suis bien curieuse de savoir quel atout il va me sortir de sa manche de costume. En lieu et place, c’est son manuscrit qu’il déroule enfin d’un geste sec : – Mais enfin, je te promets un cerveau toujours affûté, garantie sans Alzheimer ou autre maladie neuro-dégénérative ! Ça ne te plairait pas, ça : des raisonnements sans faille, la garantie de river le clou à tous tes adversaires. Tout ça en échange de ton âme… un jour. Dans longtemps, très longtemps… pour le repos de la mienne. -Tût tût tût, je vous arrête tout de suite… Vous essayez de me vendre une encyclopédie en fait ? Sachez pourtant que connaissance et raisonnement ne sont pas toujours liés et… – Mais je te dis que je suis le Diable. Si ce n’est pas le cas, que risques-tu à signer ce fichu papier ? Il me colle sous le nez. – Mouais, vous avez beau vous démenez comme un beau, vous n’êtes pas bien malin pour la personne que vous êtes censée être. Je ris intérieurement de ma blague. – Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas le Diable que vous n’êtes pas un escroc prêt à me vendre un abonnement France Loisirs dont je n’arriverai jamais à me dépêtrer. Montrez voir votre truc. Je chausse mes lunettes pour lire les tout-petits caractères quand l’homme renroule son papier. Il le serre si fort que de la fumée lui sort des oreilles et qu’un petit tas de cendres s’échappe de ses mains. – Allez, je laisse tomber. Jésus, je te la laisse, celle-là .Bon courage ! Je le regarde s’éloigner. Satan… Et pourquoi pas un leprechaun chevauchant une licorne tant qu’on y est ? Camille Lacôte Peut-on douter de tout ? Quelle est la 1ère réaction de Camille quand elle croise Satan ? Que cherche-t-elle à faire durant tout le texte ? Et lui ? Faut-il chercher à prouver qu’on a raison ? Pourquoi ? Comment savoir si quelque chose existe ? Comment savoir si ce qu’on pense est vrai ? Quelque chose d’improbable est-il pour autant impossible ? Peut-on tout savoir ? Doit-on parfois se contenter de croire ? Peut-on douter de ce qu’on croit? Peut-on douter de ce qu’on sait ? Préférez-vous douter de tout ou ne jamais douter de rien ? Peut-on douter de tout ? D’autres récits philo Partager : Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook J’aime ça :J’aime Chargement… Similaire Publié par Camille Lacôte Voir tous les articles par Camille Lacôte